Flottements
J'arbore fièrement la voile de l'indécision et je navigue entre deux eaux. Depuis septembre je fais face à des vagues successives qui me plongent à chaque fois dans un doute inexpiable. Ainsi je crois régulièrement avoir trouvé une idée d'orientation de l'année prochaine. Et tout s'effondre.
Je veux faire des sciences cognitives. Depuis que je suis
tombé par hasard sur le site de l'ENS et que j'ai découvert cette section, je me suis dit que cette branche était la Mienne. Mélange scientifique et culturel qui correspondrait à l'ecléctisme de mon esprit. Et puis surtout découvrir les ressorts de l'esprit humain. Yahh! Connaître l'homme! M'élever au dessus de ma pauvre condition. Et puis je me renseigne sur les modalités d'inscription. Cette section n'existe qu'à l'ENS. Aïe. Il y a bien un autre moyen, mais c'est encore plus selectif, en passant pas la fac. Et puis je me décourage. La preuve, mon père m'a ramené exprès le magazine "Cerveau & psycho" et je n'ai même pô osé le feuilleter. Non les sciences cognitives c'est pas mon truc. Trop...trop quoi d'ailleurs? Je ne saurais même pas me justifier.
Je sais! Je suis bête. Je n'y avais pas songé avant! De la philo. Mais oui mais oui. On se reconcilie avec les affres de début d'année. J'avais mal compris l'enjeu de la philosophie. Maintenant je suis paré. Oui oui! Hannah ma chère Hannah Arendt m'a éclairé. Comprendre la réprésentation que se fait l'homme de ses activités au fil des siècles, là se trouve le vrai savoir, ce qui
me plaît. Mais attends Pierre? Ca mène à quoi la philo? Prof c'est hyper sélectif, et à part devenir philosophe, ce qui est au-delà de ta portée, les routes sont embuées.
Pffff! Mais prends du recul mon cher! Dans cette section littéraire où tu es, tu ne peux pas agir sur le monde! Sors-en! Souviens-toi de l'école des 3A (Afrique Asie Amérique du sud) que tu convoîtais tant l'année dernière. Ce n'est pas trop tard. Lance-toi là-dedans. Oui ça correspondrait bien à mon côté aventurio-explorateur. A la fin de l'année, il faut que je passe le concours. Mais non...j'aurais du mal à abandonner subitement les matières littéraires que j'ai découvertes à peine l'année dernière. Tsssk! Tu pourras toujours lire en parallèle. Oui mais ça sera plus pareil. Et alors? Tu veux t'enfoncer dans l'incertitude? Pierre-agissant VS Pierre-culturel. Match nul.
Bon te prends pas la tête. Tu feras tu journalisme, on va dire que tu as ça dans le sang. Mais ça me soûle tellement de devoir suivre l'actualité de manière excessive. Les évènements sont si impalpables.
Tiens ils ouvrent une khâgne philo à Michelet l'année prochaine. Peut-être que. Cuber. Non on a dit pas la philo.
Oh et Sciences-po. Je prépare le concours l'année prochaine. J'aime pô assez la politique.
De la linguuuistique! Ca c'est bien.
Du sanskrit aux langues'O
Une école de commerce par cynisme.
Tiens et pourquoi pas la...
Et ça là?Et..
Mein Freund Flaubert (2)
Je m'étais dit non Pierre tu n'en parleras pas, ça n'est pas interessant. Tes visiteurs s'en contre-fichent. Ne commence pas à leur pomper l'air. Retiens-toi. Mais c'est plus fort que moi. Il faut que je déclame mon désespoir chronique. Catharsiso-blog. J'ai eu 1/20 à mon thème d'allemand sur Flaubert. Snif. Ca y est, c'est dit.
Oui c'est dit mais ça ne va rien changer. Cette note pitoyable, régressive, à cause d'un manque flagrant de vocabulaire, des fautes de grammaires, pas de
Sprachgefühl en gros. P***! On est en novembre, le premier semestre s'achève (déjà!) et je porte avec moi les notes les plus lamentables possibles.

Enfin je me méprends. Je ferais mieux de dire
nous portons avec nous les notes les plus basses. Du moins pour cette fois-ci. Nous étions 5/10 à ne pas dépasser cette barrière desespérante. D'où les paroles réconfortantes du professeur "Vous êtes au fond du trou". Merci monsieur. "Mais ne vous inquiétez pas. Je crois en la Révélation. D'ailleurs c'est triste chaque année mes élèves partent quand ils deviennent bon. C'est la condition du professeur. Si je n'avais foi en cette Révélation, je partirais en courant!"
Du coup j'ai eu un coup de frayeur. J'ai pris Les mots allemands (livre de vocabulaire culte chez les germanistes) que je n'avais jamais touché auparavant et j'ai commencé à apprendre les parties de la tête. Ouah! Les oreilles les sourcils la favoris les pattes la palais le tympan. LA BARBE!
La route du 69
Aujourd'hui c'est le déferlement.
Par le train l'auto en mobylette ou que sais-je encore presque tous les professeurs se rendent à Lyon. Cette idée m'amuse beaucoup. Une foultitude de petits points répartis dans la France entière qui se rendent dans la cellule centrale.
C'est une tradition séculaire et annuelle. Le voyage pour Lyon a pour but d'établir une rencontre pacifique avec le jury respectif de chaque épreuve de l'ENS et aussi pourquoi pas par la même occasion retrouver ses anciens élèves -les meilleurs.
Je ne sais pas exactement de quoi en discute là-bas. Mais on débat on essaye entre autre de mieux définir et cadrer les sujets donnés en début d'année. Par exemple pour l'espace Baltique on saura enfin si on doit englober la totalité du Danemark dans notre sujet ou non. Il était temps.
Aujourd'hui je n'ai que deux heures de cours en moins qui seront d'ailleurs rattrapées. Le professeur de philo boycotte cette réunion, il n'aime pas le principe.
Ouf!
Fini. Mais j'ai ramé. Fini Hannah Arendt dont on m'avait tant parlé. Explications.
Etant donné que je n'ai plus de travail et ce encore pendant deux semaines, je m'étais constitué un planning auquel je voulais absolument m'accrocher. J'avais donc projeté de lire La Condition de l'Homme Moderne. Rationalisation du temps, avec quarante pages par jour je m'en sortirai au bout de neuf jours. Et en gros j'ai respecté le timing. Mais à quel prix. A partir du moment où un but possible est fixé, il est difficilement supportable de ne pas s'y tenir. Et alors pendant neuf jours le même combat. Plus que trente. Plus que vingt. Ouais, dix! Dodo. Car je lis lentement donc je ne pouvais pas aller plus vite.
Le livre en lui-même fut passionnant. L'érudition est déconcertante. Auteurs latins, grecs, allemands, français etc cités à tout bout de champ pour essayer de comprendre comment les activités de l'homme ont au fil du temps été complètement bouleversées et restructurées -le travail étant devenu celle la plus glorifiée. J'ai apprécié aussi sa manière d'inventer les concepts et de les manier avec acuité. Mon attrait est moins dû à la pertinence de l'analyse qu'à sa concréité. On reste finalement assez loin des considérations métaphysiques ou ontologiques inextricables sur lesquelles on ne peut que vraiment réfléchir avec temps, volonté & méditation.
Mon regard sur le monde pendant la lecture passait désormais au crible d'Arendt. Vision renouvelée.
Regret par contre de ne pas avoir suivi toutes les analyses, parfois trop compliquées. Et de ne pas pouvoir m'attarder à cause du gong des quarante pages. Et aussi un peu déçu par ma non-volonté de vraiment réfléchir sur les idées. En effet je lis, je lis, mais je n'ose -ou je n'arrive?- pas à confronter le livre à mes opinions. Ni pendant, ni à la fin. Dommage car lire c'est chouette, construire et bâtir c'est mieux.
Plus le droit à l'erreur
Aujourd'hui en cours d'allemand. Long monologue du prof, sur le ton de l'humour, qui nous a bien fait rire.
"On est quel jour aujourd'hui? Le 20 Décembre? Non le 20 Novembre. Ca change pas grand chose. Et vous me faîtes encore des fautes de déclinaison! Maintenant je n'en veux plus! c'est fini. Pourquoi riez-vous? Quoi?! Vous pensez que ça ne se guérit pas? C'est ça quoi vous fait rire? Et bien si! Si vous faisiez attention de temps en temps! Si vous preniez un peu soin de la grammaire quand vous rédigez vos thèmes! Non mais! [claquement du pied]. A chaque fois que vous faîtes une fautes de cas vous me faîtes une offense! Je crie! C'est un outrage à la langue donc à Moi. Dans le prochain devoir la moindre faute de déclinaison vous vaudra dix points. Quoi?! Je m'en fiche que vous ne connaissiez pas le genre des mots vous l'apprenez un point c'est tout. Non je ne vous retirerai pas que cinq points si votre faute de déclinaison est justifiée. Et puis quoi encore?! Et de toute façon quand on entend les mots une bonne centaine de fois ça rentre! Allez comment dit-on l'étoile? Der Stern! C'est bien les enfants! Vous êtes grands! Et pas die Stern. Encore si vous étiez des abrutis je comprendrais. Mais là non c'est inadmissible. Je ne veux plus en voir! Faîtes des tableaux ce que vous voulez il faut que ça rentre! etc."
Mein Freund Flaubert
Thème de quatre heures, la routine.
Seulement cette fois-ci, dès que l'énoncé fut délicatement posé sur ma table, quelle ne fut pas ma stupeur suivie d'un effroi certain, de voir que nous devions traduire du Flaubert. Ce nom mythique qui fait frémir les oreilles de tout élève.
Voici l'extrait de Mme Bovary sur lequel nous devions plancher. Je mets en bleu les mots que je ne connaissais pas en allemand -et donc dans ce cas-là on fait des belles périphrases, par exemple pour corbeau vers la fin, j'ai mis oiseau à plumage noir- en orange les mots français que je ne connaissais même pas, et en vert dans le dernier paragraphe, le seul, les mots que le professeur a bien voulu nous donner -et en caméléon c'est un mix des deux- car il reconnut finalement que c'était un peu difficile. Hum hum.
"Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré chez eux, le marmot fut gâté comme un prince. Sa mère le nourrissait de confitures; son père le laissait courir sans souliers, et, pour faire le philosophe, disait même qu'il pouvait bien aller tout nu, comme les enfants de bêtes. A l'encontre des tendances maternelles, il avait en tête un certain idéal viril de l'enfance, d'après lequel il tâchait de former son fils, voulant qu'on l'élevât durement, à la spartiate, pour lui faire une bonne constitution. Il l'envoyait se coucher sans feu, lui apprenait à boire de grands coups de rhum et à insulter les processions. Mais, naturellement paisible, le petit répondait mal à ses efforts. Sa mère le traînait toujours après elle; elle lui découpait des cartons, lui racontait des histoires, s'entretenait avec lui dans des monologues sans fin, pleins de gaietés mélancoliques et de chatteries babillardes. Dans l'isolement de sa vie, elle reporta sur cette tête d'enfant toutes ses vanités éparses, brisées. Elle rêvait de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau, spirituel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans la magistrature. Elle lui apprit à lire, et même lui enseigna, sur un vieux piano qu'elle avait, à chanter deux ou trois petites romances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux des lettres, disait que ce n'était pas la peine! Auraient-ils jamais de quoi l'entretenir dans les écoles du gouvernement, lui acheter une charge ou un fonds de commerce? D'ailleurs, avec du toupet, un homme réussit toujours dans le monde . Madame Bovary se mordait les lèvres, et l'enfant vagabondait dans le village.
Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte de terre, les corbeaux qui s'envolaient. Il mangeait des mûres le long des fossés, gardait les dindons avec une gaule, fanait à la moisson, courait dans le bois, jouait à la marelle sous le porche de l'église les jours de pluie, et, aux grandes fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de tout son corps à la grande corde et se sentir emporter par elle dans sa volée. Aussi poussa-t-il comme un chêne.
Il acquit de fortes mains, de belles couleurs."
Sans compter les fautes de grammaire. La note sera fameuse.
La Pochette Surprise
Ca y est, au bout d'un mois et demi on nous a enfin rendu nos copies de philosophie et d'ailleurs cela constitue notre première note écrite en dehors de la spécialité.
Un mois et demi, c'est long me direz-vous. Mais j'avais déjà souligné l'originalité du professeur dans l'article
Petit week-end, et ce trait de caractère explique ce délai.
Quelle ne fut pas ma stupeur de voir glissée dans ma copie une feuille annotée recto-verso. Et ce pour presque une centaine d'élèves. Sur cette feuille, le professeur retrace par écrit le cheminement accompli dans la dissertation. Cela commence par un commentaire de notre introduction. Puis il reprend chaque partie, en essayant de distinguer les idées principales et la succession logique des paragraphes. Du coup on ne peut plus frauder en faisant des paragraphes fantoches, sinon c'est grillé d'avance. Il paraît que certains on eu le droit à des hippopotames d'or dessinés quand la copie était vraiment réussie.
Cette feuille personnalisée adopte un code rigoureux. Entre crochets les commentaires du professeur et ses jugements, qui sont parfois amusants. Les couleurs adoptées sont aussi décisives. En bleu ce qu'il a trouvé pertinent. En rouge ce qui ne va pas. Et en noir il reprend nos idées. Un exemple de chaque peut aider à comprendre:
En noir: Les concepts de travail et de pouvoir diffèrent par leur essence. Mais il est évident que le pouvoir met au travail et on peut démontrer qu'il y a une relation réciproque (donc ça c'est moi ©)En bleu: C'est interessant
En rouge: Une fois de plus, le sentiment que vous éludez la question
J'approuve cette méthode! Ultra-pédagogique et édifiante. On comprend mieux les failles dans notre construction. D'autant plus que ça m'a permis d'y voir plus clair dans les élucubrations que j'avais écrites dans le feu d'l'action, mais que le professeur, lui, semble avoir bien comprises. Hélas au prochain devoir et ce jusqu'au dernier il ne pourra plus corriger ainsi, à cause de la brieveté de l'année scolaire.
Prozoodie
Commentaire d'article en allemand. Au tableau monologue à voix haute d'un quart d'heure. A la fin le professeur reste perpexle, me scrute. Je baisse un peu la tête prêt à encaisser. Monsieur vous avez bien compris le texte ça se sent. Intermède silencieux. Monsieur cependant. Monsieur votre prosodie est. Elle est absolument abominable.
[Entracte didactique. Prosodie : n.f ling Ensemble des éléments phoniques (intonation affective, particularismes régionaux, accent tonique, montée mélodique, etc.) qui caractérisent le langage parlé.]Je n'ai pas le droit de vous le cacher. Avec votre accent, ça ne passera nul part. Parfois même j'avais du mal à comprendre à ce que vous disiez. Ca ne va pas. Il faut faire quelque chose. Vous avez pris de mauvaises habitudes, et c'est très difficile à corriger. Passez la frontière.

La langue est une musique Monsieur. Il faut que ça coule.
Et moi tout rouge je deviens. C'est vrai mes "accents toniques" fourchent et mes "montées mélodiques" sont à plat. Je me sens un peu dépité de ne pas savoir parler ma langue de spécialité, ou du moins de la faire de travers. Déçu aussi. Je croyais savoir me faire comprendre. D'autant plus qu'une grande partie vient du plaisir que l'on a à communiquer, or on semble me dire que j'écorche ce plaisir.
Les fautes de grammaire d'orthographe de conjugaison sont moins graves je trouve. M'attaquer sur la prosodie, c'est toucher à l'essence même du langage. Et m'ôter la dernière illusion que j'ai un peu d'allemand dans le sang ce que je me complaisais à imaginer. Pfff.
Ze défi
Y a quelque chose de fantastique cette année: on a des trous. Gigantesques. Impressionants. Des trous sans travail, seulement de l'exercice de fond à fournir de temps en temps.
Et là je suis dans un de ces trous. Assez profond. Je n'ai plus de travail pendant trois semaines.
Ainsi je suis en mode
simulation-fac. Pas de contraintes, tout dans l'effort régulier et volontaire. C'est un piège gros comme le monde. Terrible en moi l'idée de faire un break et de lire, regarder des films, tout faire sauf ce qui a trait à la prépa. Profiter que mes neurones soient à peu près jeunes et vigoureux pour assimilier ce qui me plaît.
Non non! Ne pas y songer. Travailler le fond. Appronfondir les matières. C'est la seule occasion. Oui. Approfondir. Lire des articles d'allemand pour le plaisir, lire Hannah Arendt qui semble incroyable, relire Voltaire, apprendre du vocabulaire. En fait je n'ai pas de quoi m'ennuyer.
Et pourtant les démons du loisir si proches: une fête prévue mercredi soir, un concert dans ma petite ville un peu après, quelques films interessants dans le cinéma alternatif de Montparnasse.
Je ne crache pas sur ma liberté, ma dulcinée. Mais on ne se rend pas compte elle est difficilement domptable.
L'exclave
La société française connaît un bouleversement incroyable.
Incendies. Tirs de balles. Et tout récemment le couvre-feu. Voici l'émergence de tensions secrètement et profondemment enfouies. Un problème primordial. La France se révèle estropiée. Dans les cités l'avenir des jeunes figé & anéanti. Désoeuvrés, ils s'en prennent aux objets matériels à portée de main. Des voix, des appels qui émanent d'un monde dilascéré. Des jeunes de 19 ans comme moi, radicalement différents pourtant.
Et moi et nous. Nous en prépa. Complètement coupés de cette réalité. Lever 7h, coucher minuit et pas moyen de jeter un oeil sur la lucarne du monde extérieur. Nos regards, nos attentions se portent sur nos dissertations nos khôlles le concours. Piètrement. Trajet quotidien Clamart-Sceaux/Sceaux-Clamart. Contournement de la violence. Détour intellectuel. Pas le temps de lire la presse. Oubli de regarder le journal de 20h car plongé dans ma leçon.
Pas de doutes je suis nous sommes exclavés.
Cette frustration et peut-être même cette honte conséquente. Frustration car je voudrais agir. Cela commence par la compréhension du problème, du moins tenter. Lire des analyses sociologiques à la rigueur. Remonter à la racine, trouver le bogue. Je ne suis pas un super-homme. Et cette seconde volonté qui en découle: intervenir. Non. Bien trop ambitieux. Fantasme de jeunesse. Mais si. Ce désir de m'approcher du danger, d'aller communiquer, du moins tenter. Je le perçois presque comme un impératif catégorique. Y aller. Interroger. Comme les journalistes, mais l'entendre de mes propres oreilles. Et peut-être aider. Exister, pas loin de Sartre.
Mince. Il se fait tard. Je dois aller apprendre les différents types de poissons dans la Baltique puis me coucher. Avec le sentiment d'être un brin inutile.
Une journée à Beaubourg

Beaubourg. Je l'avais oubliée cette bibliothèque. A trois reprises je m'y étais rendu l'année dernière. Je marche beaucoup au souvenir. Beaubourg. Trois fois dans un contexte tortionnaire. Je ne savais pas ce que je faisais dans cette section, je rêvais déjà de la fin de l'année pendant ma maigre pause sandwich. Je me souviens être resté assis seul pendant bien huit heures d'affilée prenant des notes comme un fou furieux. Un autre monde. Je m'y perdais. Je me préparais tant bien que mal à mes dissertations. Je paniquais. La grandeur l'anonymat le petit balcon la queue tout m'avait marqué.
La bibliothèque ouvre à 11h il faut y être bien avant. Ce matin lever au petit jour, j'y retournais. Pas seul cette fois. Anne-Lise m'accompagnait. Ca change beaucoup de choses de ne plus être seul. J'aurais pu me passer de cette escapade mais la géographie l'imposait.
J'avais oublié la queue. Beaubourg est la seule bibliothèque de Paris ouverte le dimanche. Ceci expliquant cela. Une foule digne de ce nom. Deux cent mètres. Et à peine arrivés elle se rallonge aussi tôt dernière nous. Nous attendons une heure. Grelotant dans les premières fraîcheurs de novembre. On sympathise avec une fille qui étudie l'ostéopathie. Ca me remonte un peu le moral. On apprend des noms suédois dannois letons qui se ressemble tous. Elle des muscles des os des capillaires.
Les escalators de Beaubourg. Les salles de lectures de Beaubourg. La voix insipide du haut-parleur qui nous met en garde contre les vols à la tire. En m'asseyant je renoue avec. Avec quelque chose un sentiment je ne sais.
Je perds beaucoup de temps à rechercher les livres qu'il me faut. J'ai du mal à opérer une sélection rationnelle. Lire ci ça pas ci pourquoi pas. Et je m'y mets. Une lecture longue et harassante, une marche dans le désert. Ce que je lis m'interesse. Mais si laborieux. Lire prendre des notes. Lire recopier le plus important. Et surtout m'appliquer à bien écrire car mes fiches seront photocopiées pour être distribuées.
Pause sandwich éclair. Du balcon j'entends un saxoponiste qui vit sa musique. Quelques auditeurs sur le pavé. Fausse évasion.
J'y retourne. En face de moi deux parisiens étudiants en pharmacie. Ils n'arrêtent pas de piapiater. Ma mère elle a failli me trucider hier soir. Le garçon sort sa carte de fidélité du PSG et explique à son copain au téléphone ses places dans la tribune pour le prochain match. Le plus surprenant c'est qu'au cours de l'après-midi des tonnes de gens viennent passer un instant avec eux pour discuter. Ils se connaissent tous pouquoi? La mafia de Beaubourg. Anne-Lise me souffle qu'elle ne les aime pas. Ou plutôt qu'elle n'est pas à l'aise. C'est vrai. Tous parisiens. Un style vestimentaire hightech. On ne connaît pas ça nous dans la petite couronne.
Ma tête est démontée. On repart. Je quitte les lieux avec un petit frisson. A cet endroit j'y suis d'une manière attaché. Etrangement attaché. J'arrive à neuf heures chez moi.
Beaubourg.
Intermèdes d'existence
Il faut les savourer. Ils sont rares. C'est à moi de les créer, au bon moment. L'Adéquat. Le travail est aliénant. Créer revient donc un ouvrir une petite brèche, éphémère, dans cet écran opaque.
Je ne peux pas en ouvrir trop car aussitôt la mauvaise conscience me ronge. Mais pas creuser assez serait dessechant. Lire. Regarder un film. Sortir. Jazz. Bloguer. Piano. Discuter. On sait mieux en profiter quand on sait qu'ils ne vont pas durer.
Et ce puissant sentiment d'exister, d'entamer quelque chose parce qu'on le décide, non parce qu'il nous est imposé. J'existe car je crée ce moment, je crée la matière de ce moment, l'inter-relation est puissante et elle m'apporte quelquefois quelque chose de fort. Le coeur bat!
Je sors de ma dissert d'histoire. Je hais les dissertations. Cinq heures à trimer, se forcer à remplir une feuille parce qu'on attend de moi une certaine quantité de lignes noircies. Cinq heures sans compter celles passées aux révisions à douter de ses connaissances, sa capacité à raisonner. Et c'est fini.
Ce article est à ce titre paradigmatique.
Le mystère
Lakanal/Michelet
J'ai gardé contact avec mes anciens amis hypokhâgneux de Michelet. Contre notre bon vouloir, il nous arrive de parler de travail, surtout de masse de travail. Ainsi j'ai été stupéfait de voir que leurs professeurs exigent beaucoup plus d'eux en quantité de devoirs à la maison qu'ils n'en exigent de nous, à Lakanal.
Je ne donnerai qu'un seul exemple. Hier soir j'ai passé la soirée avec une spé-anglais de Michelet. Elle aussi apprend une langue étrangère, c'est pour cela que je trouve sa situation la plus comparable à la mienne. Sur les quais de la Seine, elle m'a énuméré la liste des devoirs qui lui avaient été donnés pendant les vacances en anglais:
Deux versions, dont une ramassée
Deux thèmes, dont un ramassé
Deux articles à commenter, sachant qu'un commentaire doit s'appuyer sur un plan béton et que quelqu'un passe au tableau à chaque fois
Une interro de thème, joli concept, c'est-à-dire une interro portant sur les thèmes précédents. Demande donc beaucoup de révisions
Du vocabulaire à apprendre dans un manuel.
Et je n'ai pu m'empêcher de comparer cela à mes devoirs exigés en allemand :
Aïe! La différence colossale surprend. Honnêtement, ils ont bien cinq fois plus d'efforts à fournir.
Et cette différence n'est pas discernable seulement en spé, mais par exemple en lettres aussi, où ils doivent préparer des commentaires chaque semaine, nous jamais.
Alors j'en viens à mon mystère, auquel je tiens tant. Pourquoi Lakanal intègre-t-il plus à l'ENS que Michelet? Car de ce que je vois, les élèves de Michelet ont plus d'entraînement, de pratique, sont plus amenés à la réflexion. Ils sont beaucoup plus encadrés, alors qu'à Lakanal une politique de l'étau desséré est menée, on doit se dépatauger seuls.
Et en comparant au moyen de témoignages, je me rends compte qu'ils travaillent plus à Michelet. Vraiment plus.
J'avance une hypothèse. La masse colossale de travail demandée à Michelet les empêche d'approfondir. Je ne vois que ça. Ainsi au lieu de faire plusieurs commentaires d'articles en allemand, je me concentrerai plutôt sur une critique littéraire. Moins d'éparpillement.
***
NB: Du coup, mon article Inéquation est beaucoup moins crédible! Je pense qu'en comparaison avec les élèves de Michelet, on peut le rebaptiser Equation.
C'est du propre!
Cet article fait suite au précédent. En potassant mes cours sur la Révolution, je me rends compte que non seulement j'ai du mal à associer les évènement chrono
logiquement, mais que je rame aussi pour retenir les noms propres. Ceux des personnages surtout. Je ne les retiens pas. Pis encore je les mélange.

Défaillance plutôt génante pour un sujet comme celui-ci. Le pire c'est que le gros des noms appartient au domaine politique. Presque tous députés au fil des différentes assemblées. D'autant plus que si l'on s'attache à suivre le parcours de chacun on se retrouve vite confronté à une véritable fourmillère. Messieurs zizaguent. Messieurs sont Jacobins puis Thermidoriens en passant par la Plaine. Et c'est inévitable, ils se tirent tous dans les pattes. Je m'embrouille! Je patauge dans les noms les parcours les changements de camp les guillotinés.
Ainsi pour essayer de faire du rangement j'ai constitué cet après-midi un dossier biographique. Copier/coller de vies qui se ressemblent toutes -répété X fois- pour obtenir une synthèse des protagonistes. Et je me suis amusé un conter. J'en ai 46. Mince! C'est presque l'âge de mes parents. Apprendre 46 vies quasi-interchangeables, diable quelle corvée!
Pour m'en sortir j'ai tenté une ruse: à côté de chaque nom un portrait en plus du texte. L'imprimante en a pris un sacré coup. Mais ça vaut le coup. Car il m'est plus facile d'associer un nom à une vie
et à une image, pour constituer un tout plus fortifié dans le souvenir. 46 quand même.