Le triangle des Bermudes de l'ENS
Y'a pas longtemps je naviguais sur le net, ramant à toute allure à cause d'une connexion bas-débit. Je cherchais la définition du mot
anthropologie, celle du dictionnaire étant trop imprécise. Et là, par hasard, j'échoue sur
l'épave de l'ENS. A la place d'une définition, je vois un programme, comprenant de la matière
anthropologie. Etrange. Déboussolé. Je croyais qu'on y enseignait que les matières scientifiques ou celles relatives à la khâgne. Or ce n'est pas le cas. L'ENS recelle un trésor insoupçonné: la section "sciences cognitives". Section ouverte aux littéraires et scientifiques, après un contrôle rigoureux des dossiers. Un joyau cette section: anthropologie, linguistique, philosophie de la connaissance, sciences neuronales, psychologie. Cela m'a beaucoup alléché. Découvrir des mécanismes de l'essence humaine, quelle aventure! Un compromis entre le concrèt et l'abstrait. Il n'est pas interdit de rêver.
Etrange quand-même que personne ne nous en parle. Section cachée en quelque sorte. Aucune âme vraiment ne semble être au courant de l'existence de cette section batârde. C'est vrai que le site se veut discret, allez voir.
Embarquer dans ce Hollandais volant. Ca j'aimerais!
1ère colle
Un
article d'anglais pour la première fois. L'année dernière j'en avais pas eu l'occasion.
J'arrive un peu en avance devant la salle, si impatient! Dans le couloir, une scientifique sur son texte plongée, bientôt elle aussi suppliciée, machouille son chewing-gum. Sans réfléchir, je lui demande si elle sait dire Louis XIV en anglais, parce que moi je sais pas et dans mon texte je répète plein de fois Henry VIII donc c'est le même problème de grammaire. Elle me dit qu'elle n'en sait rien. Je m'excuse de l'avoir coupée. J'ai encore un peu de temps. Un jeune dehors avec son walkman. Excuse moi tu sais dire Louis XIV en anglais? Yeux ronds, incrédules. Est-ce qu'on dit Luis forteen ou Luis the forteenth? Je crois qu'il a pas bien compris ma question et me répond forteen. Ca me satisfait pas. Je cours à la bibliothèque trouver un éclaireur. Comme on dit Charles the first, on dit surement Henry the eighth. Ah merci. Je peux aller me faire coller en toute quiétude.
La khôlleuse est membre du jury de l'ENS, faîtes donc bonne impresssion. Conseil donné la semaine dernière par le prof d'anglais. Un moment je la scrupte. Oh ça va, tu m'as l'air humaine. Héhé, même pas peur de toi. Même bienveillante je dirais. Avant de commencer, elle me rapelle en anglais les règles élémentaires de méthode. Et j'anglouise. Pendant un quart d'heure, je lis ma feuille que j'avais mis sept heures à préparer la veille.
Ze Prince Charles ise critissizèd bye the journaliste etc.
Et le temps fatidique de la correction arrive. Vous n'avez parlé que 15 minutes au lieu de 20. Je n'ai pas entendu votre commentaire. Quand a-t-il débuté dans votre explication? Montrez-moi vos notes. Ahhh non. Sacrilège. Vous avez fait ça:
IntroRésuméCommentaireil fallait faire ça:
IntroRésumé CommentaireAh pardon. Je l'ignorais. Et vous avez aussi des problèmes de prononciation (
tiens mais ça me rapelle quelques chose ça!). Comment dîtes vous feufolet? Pardon? Dîtes-moi feufolet. Ben feufolet! Très bien, vous y arrivez en français donc y a pas de raison que vous n'y arrivez pas en anglais. Car vous dîtes tout le temps Zeuzolet. Vous mettez des z partout. It's awful. Allez je vais vous donner votre note. 5 en condition de concours. Mais là je vous mets 10 pour les efforts fournis et parce que vous n'étiez pas au courant pour la méthode.
Nous allons reprendre rendez-vous jeune homme. Plutôt en mars comme le concours est tôt. Mais réservez dès février. Comme ça je verrai votre progression. (et les honoraires, c'est combien?).
Et avant de m'en aller, elle me fait lire le rapport de concours 2005 pendant que la suivante passe. J'ai retenu qu'il ne fallait pas venir avec des tongues à paillettes et ensuite les enlever. Ah et la moyenne de cette année était de 7.5. Jsuis encore un peu en dessous.
Morphologie du conte
Dans le cadre de l'étude des Contes de Charles Perrault, j'ai lu Morphologie du conte de Vladimir Propp. Il s'agit de la première étude structurale: dans chaque conte se retrouve la même structure, les mêmes
fonctions pour employer le terme utilisé. Ainsi, à partir de la formule universelle qu'a mis au point Propp -énoncée vers la fin du livre- je me suis amusé à écrire moi-même un petit conte, dont le contenu trivial ne se donne que pour but la vérification de la thèse structurale. A vous de juger.
***
Grand-Pieds & l'artisan
Il y a bien longtemps de cela déjà vécu un jeune homme que l'on surnommait Grand-Pieds à cause de sa pointure (il faisait d'ailleurs mourir de rire les savetiers qui jamais n'avaient vu de telles péniches). Là où notre histoire commence, on peut dire que Grand-Pieds frôlait presque l'âge adulte. Un jour, il prit la courageuse décision de quitter son nid familial pour se lancer à la conquête des lunettes enchantées. Il était dit que ces lunettes avaient la vertu de transmettre la faculté de lecture à quiconque les porterait. Or, depuis ses plus tendres années, on avait répété à Grand-Pieds que les livres recelaient des choses fabuleuses et c'est pourquoi, n'ayant eu le privilège d'aller à l'école, il désirait si ardemment posséder ces lunettes.
"Tu es encore trop jeune, lui répondirent ses parents lorsqu'il annonça la nouvelle. A ton âge on a pas besoin de livres. Fais donc comme tous tes copains: sors à la taverne, trouve-toi une femme et fonde une famille normale. Nous ne sommes plus du plus jeune âge. Peut-être jamais n'aurons nous le bonheur de voir nos petits-enfants gambader sous nos jambe."
Bien que poltron, Grand-Pieds s'en alla, contre l'avis de ses parents, sur les chemins, le baluchon à la main. Alors qu'il était dans la forêt, un loup, qui passait par ici, lui demanda où se trouvait le chemin pour se rendre chez la Grand-mère d'un certain Petit Chaperon Rouge. Car il venait de se perdre en suivant des bouts de pains semés par un petit garçon de la taille d'un pouce.
"Je n'en sais rien, répondit-il. Je n'aime pas les contes donc je sais pas de quoi vous parlez. Allez donc demander à quelqu'un d'autre."
Le loup, hors de lui, déconsidéré face à cette impertinence, retira non sans violence les sabots de Grand-Pieds, sabots uniques à cause de leur taille (49) , cadeau de naissance de sa marraine, une fée tenace et généreuse. Grand-Pieds, maintenant pieds-nus, se retrouva condamné à demeurer auprès de l'arbre du crime, car la forêt, parsemée de chardons, était inacessible sans sabots.
Un artisan, réputé pour son savoir-faire et son intégrité, qui venait ramasser des marrons pour se les faire griller, croisa un écureuil:
"Artisan, artisan! Un jeune homme de ton âge est condamné auprès d'un arbre. Sans chaussures, il ne peut se sauver. Si ta bravoure égale ton savoir-faire, alors tu es le seul à pouvoir lui porter secours." L'artisan, ému par la véracité de ce discours, s'empressa de partir à sa recherche. Mais par où commencer? Au bout de longues heures de marche, il croisa une grosse araignée, réputée pour son âpreté et sa justesse.
"J'ai lu dans mes huit yeux tes intentions. Si tu réponds à ma question, alors je t'indiquerai le chemin qui mène à Grand-Pieds. J'ai neuf yeux. Qui suis-je?". L'artisan, après mûre réflexion, répondit: "Vous êtes une menteuse!". L'araignée, décontenancée, avoua s'être fait bernée et lui tendit un objet à la forme ronde, avec quatre points et une aiguille. "Ceci est une Loussobe. L'aiguille t'indiquera le chemin qui mène à Grand-Pieds.".
Et moins de trois lunes après, il arriva auprès du pauvre jeune homme qui était effectivement sans sabots. Sur le point de commencer à s'expliquer, le loup surgit, comme venant de nul part. Ayant avalé sa Grand-mère et le Petit chaperon, il s'était dit que le vieil adage populaire "jamais deux sans trois" était bien avisé, et qu'une troisième proie ne serait pas de refus. L'artisan, sans perdre un instant, dicté par sa ruse sans failles, mit un point un stratagème redoutable: à l'aide d'un système ingénieux, dont la complexité justifie l'absence de description, il fit basculer le loup dans un précipice digne de ce nom.
En tout hâte, l'artisan confectionna de nouveaux sabots, plus beaux encore que les précédents, et surtout, plus confortables grâce à une petite bulle d'air qui permettaient aux pieds ne pas trop transpirer. Mais sur le chemin du retour, il furent poursuivis par la meute de loups, dont la soif de veangeance étaient imbibés de rancoeur. Courant à toute allure, les deux gaillards se retrouvèrent dans la contrée voisine. Tous deux, pour subvenir à leurs besoins, durent se faire embaucher comme serveurs dans une auberge.
"J'aurai besoin de vous pour un temps indéterminé, prévint l'aubergiste. A la fin, si vous remplissez votre mission, je me chargerai personnellement de vous reconduire chez vous en deux chevaux ". Et les jeunes hommes, pendant plus de trois ans, effectuèrent les tâches les plus viles: plonge, nettoyage, garde de nuit etc.
Au bout d'une longue période, ils furent reconduits comme promis, dans une calèche à deux chevaux. Grand-Pieds revint chez lui, mais bredouille. Or, ses parents, inquiets et desespérés, s'étaient eux-mêmes enquis pendant son absence des lunettes par le truchement de sa marraine la fée.
L'artisan fut ensuite adopté, parce qu'il avait caché jusqu'ici le fait qu'il était orphelin. Grand-Pieds put lire, l'artisan put continuer à construire, et leur complémentarité, digne de ce nom, fut célèbre dans toute la contrée et même au-delà.
***
Formule morphologique utilisée (en symboles proppiens) :
α β γ δ ε ζ η θ A B C ▲ D E F G H I J K ▼ Pr-Rs O Q Ex T.
Ceci correspond à peu près à la formule universelle, je lui ai fait subir quelques modifications sinon ça collait pas. Traduction des symboles utilisés
à cette adresse.
Oeil de Lynx
Si je devais me trouver un nom indien, bien que ce soit un cliché, je m'appellerais Oeil de Lynx. Je n'aurais pas eu cette idée il y a deux ans.
Je m'explique. C'est déjà un nom super classe. Mais surtout j'ai remarqué que je m'amuse maintenant à décortiquer chaque construction intellectuelle. Ca reste flou comme explication.
Je précise. En littérature, on étudie énormément la construction des textes. Pourquoi ce passage de narration à cet endroit pourquoi cette citation pourquoi ci pourquoi ça parce que l'auteur a voulu faire
ça. On le fait aussi en philo et en histoire. Le plus petit mot n'est pas là par hasard: c'est un grand esprit qui a composé ce texte tout est donc archi-calculé. Du coup maintenant je ne lis plus de la même manière. Je lis double: mon oeil de première main si je puis dire et mon Oeil de Lynx perçant comme l'éclair.
Ainsi je me suis surpris à projeter cette méthode ailleurs. Sur des films par exemple. Mais pourquoi la caméra utilise cet angle de vue à ce moment précis pourquoi le monsieur rouge est-il coupé à la taille pourquoi cette séquence est-elle intercalée à cet endroit précis? L'Oeil de Lynx pose surtout les questions mais ô triste don il y répond plus difficilement. C'est au cerveau de prendre le relai.
Ce qui est d'autant plus étonnant c'est qu'Oeil de Lynx se transforme de temps en temps en Oreille de Loup. Tout est lié. En écoutant une musique, surtout du jazz en fait, j'essaye de repérer les séquences, les impros, bref la composition de la grille. La grille est au jazz ce que la structure est au texte.
Mais Oeil de Lynx a des progrès à faire. Son égo en a pris un sacré coup ce matin. Oeil de Lynx a fait une explication de texte au tableau en allemand, sa première. Un texte de Fontane. Et beaucoup de choses lui ont échappé, comme les bonbons en papillote -qui explosent quand on les ouvre- qu'il fallait voir comme un symbole de la défloration.
Bientôt Oeil de Lynx passera le rituel de l'âge adulte et rien ne résistera à son acuité.
Un bon début
Je reviens du lycée. Juste à l'instant trois heures d'allemand. Il nous rend nos thèmes -notre première note.
-Je sais que certains d'entre vous vont être déçus nous prévient-il. Mais ne regardez pas la note. Moi de toute façon je l'ai déjà oubliée Et oui c'est ça le passage de l'hypo à la khâgne. Oh c'est dommage qu'il n'y ait pas de cubes dans le groupe. Ils vous auraient confirmé que tout le monde se ramasse au moins une fois au début. Moi-même...moi-même, quand on m'a rendu mon premier thème 'ai déchiré ma copie pour que personne ne la voie (sic). Vous n'êtes pas des notes, ne l'oubliez pas.
Aïe me dis-je. Je pronostique avec ma voisine. Allez on parie que je vais avoir 2. 2 C'est déjà beaucoup tu sais.
Puis il rend les copies, explicitant à chacun ce qui ne va pas. Cela prend toute l'heure. A l'appel de mon nom, je dresse les oreilles. Roulement de tambours. Que va-t-il me dire?
-Pierre. Pierre... Je le redis: on est là pour apprendre ne l'oubliez pas. Vous avez des problèmes de structure, de syntaxe, de grammaire, de déclinaisons à revoir [rien qu'ça!]. Et là regardez cette faute: c'est une M-O-N-S-T-R-U-O-S-I-T-E. J'adore ce mot! Bon enfin.
Je prends ma feuille. Ah oui en effet: 1.5. J'ai perdu mon pari. C'est la pire note du groupe. L'année dernière j'avais 13. J'ai divisé ma note par 8.67. Ca fait mal. Si l'allemand est ma matière forte, j'ose imaginer la suite. C'est chouette la prépa.
-Ne soyez pas fâché me dit-il quelques minutes avant la fin du cours.
-Non non. Vous inquiétez pas M'sieur. Comme ça je ne peux que faire des progrès fulgurants. (A méditer: d'où nous vient cet incroyable sens de la répartie dans de telles situations?)
Et je rentre, un peu blasé quand-même. Mon Allemagne adorée, tu m'as joué un sale tour. Ma mère explose de rire quand je lui annonce le trophée. Pourquoi pas.
***
Un certain fabuliste, qu'il est réconfortant de lire dans ces cas-là, n'a-t-il pas écrit: "rien ne sert de courir, il faut partir à point?"
S'interesser
Il y a quelques instants se déroulaient les élections législatives en Allemagne. Or je suis en khâgne allemand. C'était donc un
devoir de m'y interesser. Chose dite chose faite.
Oui oui. J'ai eu la chance d'avoir une entrée à l'ambassade d'Allemagne. Je me suis dit: ouah le déroulement des élections en direct & avec des frissons ça vaut la peine. Je n'ai pas été déçu. J'arrive. Mes yeux flashent sur un plateau de bières. Pas mauvais. C'est bien de faire de l'allemand! Et je commence à regarder le grand écran. La chaîne principale allemande.
Also unserer Kanzler, der sicherlich lfor lddllf@ Schreudeure, Angelaaaa ) kfpo ooifjcnc die Gruuuuneu pirtyui
Merde. Je m'aperçois que je comprends les trois premiers mots et après plus rien. Du flou. Quelques réminiscences par-ci par-là. Des bouts de phrase que je chope, je fais le tri et je ne comprends qu'un dixième. Les gens rigolent autour de moi quand il faut rire. Normal, ils sont allemands.
Et j'observe minutieusement ceux qui m'entourent. Tous propres comme des sous neufs. Costards. Coiffés. Guten Abend meine Dame. C'est tout un monde la politique. Je suis excité d'être là. Peut-être la première chancelière allemande sous mes yeux ébahis. Encore mieux que de serrer la main à Bismarck. Je
vis l'Histoire. Et je me sens spectateur tout puissant bien que passif.
Mes études. M'entraîneront dans ce petit cercle bercé par les toasts au saumon et l'insouciance immatérielle?
Vers la fin je parle avec une dame allemande. En français cependant. Mais n'empêche. Elle vient de ce pays voisin, proche géographiquement mais qui me fascine culturellement. Et ça j'adore. Parler avec des allemands. Je me m'évade. Ca me rapelle mes souvenirs. En troisième j'étais à Lüneburg. Et avant, plus jeune, à Munich. Cette expérience intime de l'Allemagne me motive pour ma khâgne. Je bosse quelque chose que j'ai vécu.
Je n'ai aucune idée de ce que je veux faire plus tard. C'est bien aussi pour ça la prépa.
Allô
Il y a eu un évènement minime aujourd'hui.
Très discret. Indiscernable pour quiconque. Même moi sur le coup je n'ai pas réalisé.
Ce soir je vais peut-être au cinéma avec deux demoiselles. Non non ce n'est pas ce que vous croyez elles ont déjà des copains. Or pour être sûr de se retrouver j'ai pris un des deux numéros.
Mon premier.
J'inscris dans mon portable : ClemenceKh¤ (le ¤ signifie téléphone mobile chez moi, c'est tout un art).
Et comment dire. C'est surtout le Kh qui m'a marqué. L'année dernière en hypokhâgne avec frénésie je mettais Hk à la fin de tous mes numéros. Et aujourd'hui Kh.
Hk/Kh
Un petit chiasme joliment symbolique. Le passage d'une année à l'autre où tout se ressemble mais semble inversé. Le chemin s'est ouvert l'an dernier. Et le cap des vacances franchi je marche désormais dans l'autre sens. La destination finale. Le concours pour clôturer le tout.
Et aussi cette continuité. Rencontrer des nouveaux gens.
Phil-O-secours!
Phil, Divinité de l'Amou, je t'implore fais que je m'épanouisse cette année dans les cours de philosophie.
Phil, tu sais j'avais mon premier vrai cours aujourd'hui et je me fais un sang d'encre. J'ai peur encore de ne pas accrocher. Parce que de ton nuage tu as sûrement vu que le professeur, sûrement très respectable dictait à toute allure sans lever la tête de son cahier. Ca me rappelle la méthode pédagogique de terminale, en moins pire quand même.
Phil en plus il dicte des phrases que j'ai du mal à comprendre. Cette année notre thème c'est le travail et donc on commence par Marx. Tu le sais autant que moi c'est pas c'qu'y a d'plus simple. Tiens j'ai des exemples du cours en stock:
"le matérialisme équivaut à la praxis, qui enveloppe la subjectivité"
"Marx repose au matérialisme de Feuerbach de se situer après distinction entre l'objet et le sujet"
"la fabrication de l'outil équivaut aux règles de parenté"
...
Phil...ô...Phil puisse cette année de philo m'interesser et me faire évoluer, ce que j'ai toujours souhaité.
Je ris
Y'a quelque chose de formidable dans ce nouveau lycée c'est que je rigole beaucoup en cours.
J'ai 9 heures d'allemand par semaine. Le prof n'arrête de faire le pitre. J'ai beau. J'essaye. Je tente de me retenir mais en vain. Je le regarde. J'entends une de ses blagues. Non Pierre retiens toi. Mes oreilles tendues enregistre le message. Mes yeux, ces lâches, ne peuvent s'empêcher de voir ses expressions de visage incongrues qui en rajoutent une couche. Et trop tardl'équation résolue, la bataille terminée je rigole. Mon image de garçon sérieux s'effondre. Parfois quelques larmes car j'ai la goutte facile.
Il nous dit qu'il voudrait habiter dans le château de Bellevue, qu'il perd ses neurones, nous rapelle le temps quand il avait encore des cheveux blonds, nous raconte la guerre contre Bismarck à laquelle il a participé. Comme ça bien sûr ça ne vous fait rien. Jm'en doute bien. Mais il faut le voir parce que la mimique y est pour quelque chose.
Notre professeur de géographie reste jeune. Toujours une petite réplique saillante. Son grand jeu en ce moment c'est de nous convaincre pour réunir assez de monde pour un voyage en Estonie/Lituanie. Tous les arguments sont bons. Et puis en lettres. J'arrive avec une boule dans le ventre car la matière m'effraye toujours un peu. Et il nous parle du Petit Chaperon Rouge de Perrault -oui oui on a des contes au programme- comme si on était des ptits mioches. Père Castor raconte nous une histoire...
L'humour. Le rire. L'illusion de l'éloignement des tares liées à la prépa.
Et c'est déjà pas mal.
Largué
L'autre jour je parlais avec des cubes dans le refectoire. Non non je ne deviens pas fou. Je ne me mets pas à parler aux entités spatialo-géométriques. Les cubes sont les vaillants chevaliers des lettres qui refont une deuxième année de khâgne dans le but d'avoir le concours. Y'en a 14 dans ma classe, c'est énorme. Il y a aussi un modèle plus rare dénommé bicarré qui lui est là pour la troisième fois. Et moi je suis carré. La figure la plus répandue.
Trêve de tergiversation je parlais avec trois cubes. Et là boum sujet politique. Y commencent à parler de Chàvez. Et puis du Venezuela. Et pis d'la révolution au Venezuela (à laquelle l'un d'entre eux a participé). Maurice Lemoine vient d'ailleurs de sortir un roman là-dessus. Les noms des personnages sont déguisés. Oh et tant qu'on y est parlons de Sarkozy. Du discours de Sarkozy. Mais tiens: ne pourrait-on pas voir des ressemblances entre les discours de ces deux leaders populistes? Ah les techniques du populisme.
Bref j'ai moins parlé que d'habitude. Un peu bluffé en fait. Y a des gens super cultivés. Et moi je m'écrase. J'aime pas la politique. Ou plutôt je n'y crois pas. Enfin jsais pas trop. Mais j'y vois une certaine immobilité. Un figement ontologique. A moins que ce soit une crise sociologique. Toujours est-il que j'étais complexé. Complexé de ne pas participer à la conversation. Complexé de ne pas discuter pendant des heures sur le Monde Diplo. Complexé de ne pas avoir d'avis aussi.
Enfin. Jsuis rusé. Presque autant qu'un renard. J'viens d'imprimer un article: "Menaces sur le président vénézuélien". De Lemoine (encore lui!). Pas tellement pour me mettre à niveau. Surtout pour découvrir.
Eviter les punitions...
Mon analyse minutieuse du lycée m'a amené à la remarque suivante: une bonne partie du prestige vient des portes.
En effet, toutes les salles de cours se trouvent au rez-de-chaussée. Et celui-ci est constitué d'arcades. A chaque fois que je rentre dans la classe, je passe donc par une porte colossale de la hauteur de ces arcades. Je pense qu'on pourrait empiler facile deux Pierre (soit 2 X 1m88) pour en arriver à bout.
Et croyez-moi l'effet est impressionnant. En rentrant. Pendant les cours quand mes yeux baladeurs tombent sur ce gros bout d'rectangle. En sortant. Quarante élèves, un professeur et une porte. Une porte où se cotoient les géants. Une porte mangeuse d'hommes, indifférente. On se sent dans un temple grec. Ou dans une antichambre du château de Versailles. Bref comme dans tout édifice fait pour rappeler à l'homme sa petite taille. C'est là que l'Architecture se transforme en Art.
D'où le titre. Je me vois très mal "Pierre ça suffit maintenant vous prenez la porte". Gloups. Moi franchissant ce pavé devant les yeux ebahis des camarades. Non non jamais.
Et c'est parti pour un an
Ce fut donc aujourd'hui mon premier vrai jour en khâgne: des vrais cours, des vrais heures, une vraie préparation au concours de l'E.N.S.
Ah tiens! Parlons-en du concours. Je suis stupéfait de voir que tout s'organise en fonction de cette épreuve fatale: plans de dissertations, citations, références. On respire sur le calque de Normale Sup'. Oui oui quitte à modifier la forme de l'enseignement pour répondre aux attentes de ce jury bien mystérieux.
Je constate aussi que Lakanal qui s'auto-désigne comme un "grand lycée" tient à rester l'héritier de son trône, comme à chaque rentrée. Ce que je vais vous donner comme document est strictement personnel dit un professeur. Ca reste entre Lakanaliens. Je ne veux pas que vous le refiliez à des copains khâgneux dans une autre prépa. J'ai passé mes vacances à la faire. Une fois j'en ai retrouvé très loin en province! D'ailleurs, si vous abandonnez, je vous demanderais de me le remettre avant votre départ.
La concurrence acharnée entre les prépas c'était donc un pas un mythe: ils se tirent dans les pattes. Bon heureusement je le prends au second degré et ça m'fait plutôt rire.
Et ô chose divine je ne me braque pas pour l'instant face au caractère impérialiste de la prépa: j'ai apprécié la qualité des cours: en géographie un plan simple et pertinent, en histoire une introduction balèze à la Révolution et en allemand un cours enrichissant -et distrayant accessoirement- de civilisation.
Pourtant, une épée de Damoclès me taquine: des disserts, des khôlles, un concours blanc volent incessement dans les limbes d'un futur proche.
Rattraper le retard
Ce fut mon véritable dernier week-end de répit.
Un répit relatif en fait: on avait un programme de littérature en allemand pendant les vacances et, incertain d'être admis, jm'étais dit que ça ne servait à rien de se décarcasser, j'aurai bien le temps de tout rattraper à la rentrée après tout.
Et me voilà donc déjà dépassé: j'avais sous-estimé la tâche. Je dois lire un livre de Théodore Fontane. C'est très bien écrit. Même si la police est minuscule. Certaines descriptions sont agréables par leur pittoresque. Petit hic seulement je ne comprends rien du tout en version originale. C'est fâcheux pour un khâgneux germaniste. Je m'appuye donc sur la traduction française sans laquelle je ne serais rien.
Et donc le samedi passé à travailler, le dimanche réveil à 8h (pause cinéma dans la journée quand même) et je n'ai toujours pas fini. Mamamia.
Le 1er jour
France Inter me réveille à 6h30. Rien de bien important dans le monde. Pourtant ce petit mal de ventre. Ah oui. J'avais trop facilement oublié. Pendant quelques heures. C'est la rentrée. Rendez-vous à 7h30 au coin de la rue, Thomas passe me prendre au voiture, ce qui m'économise une demi-heure de transports.
J'arrive par une petite entrée qui débouche directement sur la cour des prépas. Anne-Lise, ma très chère voisine, me présente ses amies. Bonjour. Enchanté. Moi c'est Pierre. Et soudain on me dit : vite vite Pierre, c'est le professeur d'allemand qui parle avec le proviseur adjoint juste derrière, c'est le moment ou jamais de le chopper et de lui dire que tu veux changer de spécialité. Trac. Fais croire que tu as lu les livres qui étaient au programme. Re-trac.
"Bonjour Monsieur. Enchanté. Excusez-moi de Vous déranger. Je m'appelle Pierre et je. Enfin Voilà. Comment dire c'est que. Oui ben en fait j'ai bien réfléchi pendant les vacances : j'aimerais passer en spécialité Allemand. Non non, ma moyenne n'était pas trop mauvaise, tournait autour de 11 ou 12. Ah, vous allez réfléchir voir si vous pouvez m'extraire du groupe de philo? Merci beaucoup. Non non, je ne veux pas faire de Croate, ça ira pour le moment, merci quand même pour votre proposition."Il a de l'humour ce prof. On m'avait prévenu.
Ouah! Super facile à amadouer en fait. Suffit d'une petite rencontre, d'une moyenne honorable et me voila dans la salle avec les neuf autres germanistes. Que des filles! Avantages et inconvénients. En ce sens on m'a dit que je rompais avec la tradition depuis deux ans, d'où les difficultés du professeur à utiliser des adjectifs au masculin quand il s'adresse à nous. Dans le groupe: deux mi-françaises mi-allemandes, deux qui sortent d'un lycée international, deux qui étaient à Lakanal l'année dernière. Statistiquement, je suis le dernier.
Je fais quelques connaissances. Inlassablement, inconsciemment aussi, je cherche à tisser des liens avec Michelet. Ah oui tu es la copine de celui qui était dans ma classe l'année dernière? Tu le connais bien? Moi je l'adore. C'est fou je ne les oublie pas ceux-là. Ca me permet de m'y retrouver dans ce grand lycée. A midi, au self, j'apprends qu'un khâgneux 'y a dix ans s'est suicidé. Sympa. Et je discute en mangeant mon poulet bien graisseux, j'apprends à connaître. Comme en colo, comme partout.
Et puis pour finir une heure de classe entière cette fois-ci. Notre professeur coordinateur -admirez la technicité du terme- est celui de Lettres. Le meilleur du monde me souffle Tom. Ma classe est peuplée, beaucoup de cubistes qui tentent une deuxième année.
Avant de rentrer chez moi petit détour chez Gibert Jeune. Pour changer le livre que je veux est introuvable. Ca m'avait manqué. Ouf', Gibert Joseph, le frérot devenu rival, l'a en occase, dernier livre. Je rentre épuisé. Putain, dans quelle galère je me suis embarqué.
Demain la rentrée
Dans moins de 24h je rentre à Lakanal, à Sceaux. Un grand lycée paraît-il.
Je frémis déjà. Je revisualise tous les pires moments l'année dernière, décuplés pendant les prochains mois.
Surtout que. Je me suis trompé d'orientation. La philo, très peu pour moi. Plus ma tasse de thé. Oui oui! Une révélation sous la douche: je m'sens plus fait pour l'allemand. Et comment annoncer ça au professeur principal?
Réjouissances en perspective. Un putsch le premier jour! Mais j'ai préparé une liste d'arguments: ça fera le poids.
Verdict demain. Je ne veux pas retourner en cours!