27.5.06

Ciel! L'Eldorado


C'est encore d'une conversation téléphonique que je vais parler. Décidemment. Celui-là il arrête pas. C'est bien beau de faire une prépa pour finir accro à sa ligne. Comprenez. Le téléphone est le seul petit bijou utile qui me reste pour m'orienter. Pour mes projets de vacances. Pour l'année prochaine surtout. Appeler. Sonder. Tirer les conclusions. Et d'ailleurs. Je me demande comment ils s'y prenaient, les khâgneux hésitants, au début du siècle. S'ils étaient tiraillés entre telle et telle prépa, ils devaient rudement trimer pour prendre contact avec des informateurs. Certainement qu'on leur laissait pas le choix, c'était sûrement mieux comme ça.

Ainsi donc j'obtiens le numéro de B. en khâgne classique à Condorcet cette année. En spécialité philo en plus, incroyable. J'appelle. Un peu désabusé, c'est vrai. M'attendant à un discours larmoyant sur des professeurs nuls, une ambiance assez pourrie, une pression démentielle et des cours qui rebuteraient les hérissons les plus zélés. Point que non. Première chose, une voix charmante. De bonne augure. Et c'est parti pour 27 minutes.

Allons à l'essentiel, le prof de philo. Soprano, chanteur d'opéra. Intimidant aux premiers abords, attachant ensuite. Allure de vieux sage. Vieux, elle l'a bien ponctué, cet adjectif. Balance parfois des mots d'italien et d'allemand. Fan de Kant et de Hegel. Apprend vraiment à penser à ses élèves (ça par contre je me méfie). Il paraît même qu'il prépare très bien au concours. Elle m'en a touché deux mots, avec un peu d'émotion mais pas trop, et déjà le personnage me fascine. Il parle aussi beaucoup de musique.

Elle me raconte ensuite les autres matières. En lettre un peu difficile au début, surtout avec les termes empruntés à la critique. Mais ses cours sont globalement interessants, on étudie un cours sur deux un roman ou une pièce de théâtre différente. Ce qui est bien différent de la khâgne moderne: j'en avais plus que marre de m'avachir sur la même oeuvre. C'était interminable. Sauf par moment, pendant les grandes envolées lyriques. Là ça vibrait dans toute la salle, chez moi en tout cas. Ah, et le latin? En latin elle m'a dit qu'elle était un peu paumée, c'est tellement dur. Débutante en hypo, comme moi. Ola je sens que je vais me casser les dents. L'ambiance en cours, ça va. Pour elle du moins. Et les khôlles ont pas l'air si terribles. En philo surtout, où on a toujours le choix entre un sujet sérieux et un sujet rigolo.

Evidément, je lui fais part de mes appréhensions. Je rabâche le même discours : nan mais la khâgne classique, tu comprends, on a l'impression que c'est pour les surdoués qui ont lu les grands classiques à l'âge de trois ans. Elle me rassure. Certains mégacubes -les bicas, ceux qui font leur troisième année- n'ont toujours par lu Madame Bovary. Bel euphémisme pour me signifier qu'on peut encore, même là, passer discret entre les mailles du filet. En gros, ce que j'ai un peu fait. Ca change, lentement.

En fait j'ai peur. Tout à l'air décidément trop bien. Bon et c'est pas tout. Faut encore se faire accepeter, là-bas, dans ce grand lycée qui jouxte le gare Saint-Lazare. Tout à fait. La sélection est rigoureuse. Du coup je vais m'en aller voir les profs. Voir si c'est vraiment possible, de changer l'orientation du tout au tout.

Ca sent l'hyblokhagne 2 tout ça. Je pourrai pas m'empêcher. (Si ça marche, je tâcherai de trouver un autre titre, plus alléchant).

22.5.06

Une conversation tant attendue

<Allô Pierre? Enfin je vous ai. On s'est manqué la dernière fois. Votre boîte vocale était cassée, apparemment.

Mr G! (tout excité)

Bon je vais répondre tout de suite négativement à votre réquête. Je ne donne pas de "leçons" comme vous m'aviez demandé. Jamais. Par contre on peut se prévoir un rendez-vous. On discutera comme ça. Dans un bistrot...

Ah bon? Pas de leçons? Tant pis... (dépité) D'accord, pour fixer un rendez-vous. Non pas le 3. Oui plutôt le 12. Oui oui je connais un peu ce quartier. Mais si vous ne donnez pas de leçons, cela veut dire que je vais devoir m'y mettre seul cet été? C'est donc possible?

Oui. Tout à fait. Mais le latin exige beaucoup. Vous allez vous casser les dents. Deux mois devraient suffire avec le manuel que je vous donnerai. On pourra parfois se voir pour que vous me rendiez des exercices. Non non. Ne reprenez pas le cahier de l'année dernière. Il faut partir d'autre chose maintenant. Reprendre à zéro, et certains points reviendront.

Alala j'ai pas fini... Sinon, vous avez bien eu mon message. Que pensez-vous d'une khâgne classique pour l'année prochaine? Et de la philologie, éventuellement, à la fac, même si c'est encore un projet de paille?

Nous en reparlerons le 12. Tenez, en attendant, je vous conseille d'hors et déjà la méthode Déléani. Prenez le manuel des débutants, en vert, et mettez-y vous le plus tôt possible. Bon, sinon le concours, ça s'est passé comment? [...]>

Telle fut à peu près la conversation que j'ai eue tout à l'heure avec mon professeur de latin de l'année dernière. Enfin, une réponse: il ne me donnera pas de cours. Je vais donc devoir me "casser les dents" tout seul en le bossant sérieusement tous les jours. Putain. Qu'est-ce que ça va donner? Tout ça dans l'optique de. Allez hop, une langue ancienne, une. Enfin. Je ne sais où ça me mènera. Quoiqu'il en soit je suis désormais libre, avec cette réponse négative, de planifier mes vacances comme bon me semble. Ciel. Dans quoi me suis-je encore fourré.

21.5.06

Ah! Et maintenant?

Je viens de m'en apercevoir: le programme de l'année prochaine est tombé. Je suis déçu. Je ne pense vraiment pas cuber en moderne l'année prochaine.

Y'en a que ça allèche?

17.5.06

Manger


Après cinq semaines, ça fait tout drôle de voir les arbres de Lakanal habillés de leurs feuilles. Comme si on était là pour du beurre. Pour de faux. Les fleurs nous couronnent presque, le plus dur est passé, le cycle infernal terminé. Maintenant, c'est la préparation pour l'oral. Du gâteau. Au menu: allemand, anglais et lettres. Aujourd'hui je ne parlerai que de ces dernières. Les plus appétissantes.

Petit rappel préalable. La préparation de l'oral est pour bon nombre de nous inutile, seuls les admissibles à l'écrit iront taper la discute avec le jury à Lyon. Les autres auront bossé un mois de plus pour...rien. Ou pour soi-même, ça dépend des points du vue. D'où la tarte à la crème rabâchée par les professeurs. Ne faîtes pas comme ces élèves insouciants qui se retrouvent admissibles par surprise et nous disent Ô Monsieur c'est la panique je n'ai pas préparé l'oral, désespéré(e), que vais-je faire c'est horrible, le ciel me tombe sur la tête par Toutatis. Cette dernière ligne droite, l'oral, est perçue comme un grand zigzague par la plupart -du moins chez les carrés. Le soleil brille. Ce n'est qu'une question de chance. Je veux profiter de la vie. D'où la nonchalance majoritaire.

Les lettres donc. Nous allons avoir douze heures par semaine, et ce pendant un mois. Quatre consacrées à commentaires d'extraits des oeuvres que nous avons déjà étudiées (un élève passe puis puis corrigé du prof). Ca a l'air assez chiant, je pense que je prendrai la fuite doucement. Par contre, les huit restantes sont consacrées à la culture générale, deuxième épreuve d'oral. Ca c'est de l'épreuve! Une heure de préparation, dix minutes de passage. L'amour dans la littérature. Quel classique emmeneriez vous un classique en vacance? La tragédie. Le sonnet. L'onomastique. La trahison dans l'oeuvre de votre choix. Le titre. Bref. Pour forger nos boucliers, nous allons donc étudier quelques auteurs, comme ça, et quelques thèmes.

Premier cours de culture G ce matin. 1er effet: ma nullité m'éclate à la gueule. Devant toutes ces références, je me retrouve nu. Relisez Eugénie Grandet. Vous vous souvenez certainement de la Princesse de Clèves. Si vous parlez de Madame Bovary ou d'un grand classique, vous devez le connaître absolument par coeur. Essayez de bien connaître les personnages de Molière. Pffff. Avec tous ces grands trous, c'est à se demander comment j'ai pu passer entre les mailles du filet. Sur le chemin du retour on déprime avec J. C'est vrai qu'on a moins lu. On s'y est mis tard, assez tard. On en mourra pas. On parle d'autre chose.

Un programme donc qu'il nous donne ce cher prof pour le mois à venir. Immédiatement, je file chez Gibert. Aïe, 55€. C'est cher, pour du ciment. J'achète entre autres Madame Bovary, accompagné d'un profil type lycée, je l'ai jamais lu. La scène est amusante. Le comblage de fosses chez le khâgneux.

Je ne sais pas encore quel va être mon rythme de travail ce mois-ci. Je sens que je vais en bouffer des livres, un peu par énervement. Ou peut-être pas. Peut-être cette faim sera-t-elle comblée par une protestation contre la culture-khâgneuse-express-pour-concours-favorisant-la-mémoire-courte-que-j'-abhorre. Promis, je vous dirai quelle goût ça a.
*si vous désirez la recette des frites au gros sel, c'est ici.

3.5.06

Chapeau!


Allez. En deux mots. Le concours, puisqu'il me semble que c'est le but officiel assigné à la classe préparatoire. Le concours donc, sa vie, son oeuvre. Comment je l'ai vécu aussi; voilà le programme du jour.

Hier, mardi, ce fut la dernière épreuve. Le thème. Aha. Le fameux, l'Unique. On l'avait presque oublié celui-là. Cet exercice qui m'a tant découragé cette année. Malédiction chérie. Celui du concours n'était pas aussi difficile que ceux donnés en classe. Ici, pas de Zola, Flaubert ou Maupassant. On avait à traduire un texte de Jean-Philippe Toussaint, Monsieur. Inconnu au bataillon. Pendant ces quelques heures, j'ai eu l'impression d'échapper à ma destinée de raté du thème, les mots teutons venaient se poser tranquillement sur mon brouillon rose (les couleurs se renouvellent peu) et formaient presque une mélodie joyeuse dans ma tête. Seul hic: j'ai fait un barbarisme pour traduire le mot addition (resto). Ca me coûtera cher. Je ne m'en remets pas, j'avais demandé ce mot cette année dans un resto chinois en Allemagne et là, incapable de le retrouver. Plus 1000 petites fautes qui m'ont échappé sur le coup.

Dans l'ensemble, je suis satisfait de moi-même. Sans prétention ni rien. Je m'explique. Il y a eu une merveilleuse rencontre entre les efforts fournis sur le long terme et la réflexion immédiate demandée pour l'examen. En gros, "je ne me suis pas fait faux bond" pendant ces quelques heures aléatoires. J'ai fourni ce que je pouvais attendre de moi. Marché conclu. Satisfaction qui vient aussi du fait que j'ai pris du plaisir à disserter: ce qui peut arriver de mieux dans une dissertation, je trouve, c'est de s'accrocher à des nouvelles idées qui surgissent d'on ne sait où au cours de la réflexion. Des idées-lucioles. Un paragraphe s'achève sur un concept que l'on a minutieusement introduit . Et, chose imprévue, ce même concept nous embarque complètement ailleurs; il permet de dévoiler de manière limpide une idée enfouie. Pendant un quart de seconde, les réseaux de neurones deviennent autoroutes allemandes. Pas de limitations de vitesse. Jusqu'au prochain péage.

Ce fut le cas pour l'histoire, les lettres (une citation de Sartre sur Genet) et la philo (peut-on dire que seuls les humains travaillent?). Par contre, j'ai maudit le sujet de géo qui a fait ramer bon nombre d'entre nous, d'après les echos: Pôles, flux et réseaux dans l'espace baltique. Peut-on dire que j'ai réussi? Ah, dur de se prononcer. J'ai déjà réussi pour moi. C'est énorme. Un gouffre quand on y pense. Si on m'avait dit qu'un jour. Dans la salle. Avec autres khâgneux. Peut-être la sous-admissibilité. Ce serait pas mal. Juste pour moi. Pour me montrer que.

Hé c'est pas rien les cocos! C'est le concours le plus dur de ma vie qui est derrière moi. Paraît que même l'agreg, proportionellement à notre maturité, c'est plus facile. Repos mérité. Chômage technique jusqu'à juin, au moins. Récompense bien consommée dès hier soir. Et encore une fois je retourne en Allemagne (décidément) avec le groupe de germanistes. Berlin. Berlin. Wouh!

C'est marrant comme on se sent seul après un tel concours. Egotiste, pendant cette longue semaine, j'avais le sentiment de remuer le cosmos. De participer au renversement d'un mouvement universel. L'ENS quoi! accompagné des autres. Mine de rien, les révisions, flipper le matin et tout le bavardage autour des épreuves, ça créé des liens. Pis retour dans les chaumières, retour au train-train. Ciao la compagnie, mission accomplie.

Tiens, le titre, avant que j'oublie, certains le comprendront un peu plus!

Deux semaines de vacances donc. Puis pendant un mois, retour à Lakanal pour préparer les oraux. On se tient au courant d'ici-là?