Oh ma belle étoile...
je n'en demandais pas plus. satisfaction profonde:
Crachats de noyaux & Cie

C'est à celui qui crachera le plus loin. Un deux et trois. Mon noyau de cerise effectue sa trajectoire, belle et courbe, et disparaît pour aller se fondre aux graviers brûlants. C'est à cela qu'on joue dans le préau, en ce dernier cours d'allemand. D'ailleurs mon prof enrage, il est en train de se faire battre. C'est que je suis pas trop mauvais à ce jeu-là. Gonflement de la poitrine, accélération du coeur. De tous mes tripes, je fomente l'expulsion. Il faut qu'elle soit spectaculaire. Je quitte Lakanal pour de bon. Catapulté dans l'ailleurs. L'image est très juste. Une expulsion sourde et profonde. Puis les ricochets. Tout coule, et c'est comme ça.
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Trombes d'applaudissements que vivifient nos tronches ahuries. La salle entière gronde. Le professeur de lettres vient de prononcer ses derniers mots à ses derniers élèves. Sa carrière se termine par quelques phrases, quelques phrases exaltées auxquelles nous étions habitués. Le geste au théâtre. Le geste, la parole. Le geste surplombe la parole et se transmet dans la salle. C'est ça le théâtre les enfants.
Vingt ans de pédagogie du bonheur, d'érudition généreuse. Applaudissements donc. Une personne se lève, imitée très rapidement par les quatre-vingts restantes. L'émotion transperce chaque visage. Ca doit être ça, l'apothéose chez un professeur.
Après le cours, un spectacle, un autre. Une composition musicale d'un élève, une vraie. Guitare à la main. Je suis au fond. Je n'entends pas les paroles mais je suis braqué sur ses déambulations scèniques absolument ahurissantes. Puis un sketch. Tour à tour des candidats se présentent pour le poste de lettres vacant, c'est-à-dire pour "remplacer l'Irremplaçable" selon leurs mots. Ce sont les théâtreux. Ils se démerdent bien. Les adieux finissent par un dernier pot. Je les regarde une dernière fois, condisciples brillants.
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Le parc du lycée s'en va lui aussi. J'en aurais pas assez profité. Allez, je m'allonge. Accepter les angoisses qui se pointent. Une grosse séparation, certes. Comme on en voit tout le temps. Non alors, ça ne vient pas de là. Pas exactement. J'entends depuis plusieurs semaines des croquis de carrière. Des croquis alléchants, aux traits bien solides et griffonnés de promesses. Jean va dans cette école-ci. Paul va suivre son cursus à la fac. Et Pierre ne sait pas bien. Il sait juste qu'il se réoriente en partie l'année prochaine. C'est pas normal. Pierre s'en fout de Paul et de Jean. Il demande encore un peu de temps.
Le lieu public

Brève rencontre avec mon professeur de latin. Enfin, tout de même deux heures.
Forte impression.
Voilà un an.
Que sa personne me taraudait doucement.
Bonne discutaille. Entre autres la jeunesse, la marche, Michelet, le parc de Michelet sans oublier le latin.
Adieu...Monsieû le Prooofesseur
Mais oui. Vous savez, c'est comme dans la chanson. On neeee vous oublieraaa jamais. Bien c'était un peu près le même scenario, il y a deux jours. Sans la tristesse. Notre professeur de lettres, Monsieur Guyot, part à la retraite à la fin de l'année. Nous étions ses derniers élèves. Cela faisait vingt ans qu'il enseignait à Lakanal.
Un grand pot donc. Les anciens élèves ont été rappelés. Ca faisait beaucoup. Presque deux cents. La cérémonie commence par deux morceaux de musique joués par des camarades de classe: d'abord une impro de jazz au piano, puis une sonate de Brahms au violoncelle et piano. Puis direction Le Parloir pour entamer buffet. Au préalable, les discours, évidemment. Le très Regretté a reçu un voyage à Florence pour deux, rien que ça. Il en rêvait, de cette ville.
Son discours, frappant. Il commence de manière banale. Remerciements. Je m'y attendais pas (c'était une réception-suprise). Mes collègues. Mais. On le connaît, notre professeur. On sait que ça ne va pas s'arrêter là. Il commence alors alors à raconter de manière très simple et très sincère ce qu'a été l'enseignement pour lui. De tout le bonheur que ça lui a apporté. De sa manière dont il voit la pédagogie; l'enseignement est un signe, avec un groupe qui y répond derrière. On est ému. C'est vrai qu'il l'aimait son boulot. Toujours souriant. Malice enfantine. D'une modestie didactique. Toutes ces heures supplémentaires l'ont montré. On a bien dû en faire une centaine. Et surtout, tout le travail fourni derrière. Des vacances occupées à la lecture d'ouvrages critiques, et la construction sempiternelle des diaboliques plans de cours. Je crois qu'il faisait l'unanimité. C'est rare pour un prof.
J'ai parlé un peu avec sa femme par la suite. Nous étions trois en fait, avec un autre élève. Les paroles de ce dernier me reviennent, témoignant de son attachement fort. Madame, on vous envie d'avoir un homme comme ça à la maison. On voudrait le même. Madame, vous savez, il était exceptionnel. Il y a des rencontres comme ça qui changent une vie.
Ce qui m'a intrigué -je ne change pas- c'est tous ces khâgneux en acte, parfois bien dix ans de plus. Ils n'ont pas des têtes de martiens, ça me surprend, et prennent des photos avec leurs appareils numériques comme tout le monde. Ils parlent d'agreg, de doctorat, d'enseignements à la fac. De manière très simple, très décontractée. Tout un monde. Avec ses logiques et sa stabilité. Comme tout autre. On me présente aussi à un fan-club d'anciennes élèves de mon professeur d'allemand. Que des filles, comme par hasard. Elles s'étonnent qu'il ait pris un garçon cette année. Deux en fait. Certaines ont confectionné un noeud-papillon violet avec un grand H dessiné, pour qu'on les reconnaisse. Beaucoup sont devenues prof d'allemand. Ca va vite. Très vite. J'ai l'impression de voir des cellules organiques qui se reproduisent, inlassablement.
Champagne et petits fours. Bientôt l'année se finit.