Celui qui se croyait Faust
Je le nommerais volontiers sentiment. Mais ça ne colle pas. Pas tout à fait. Il est de l'ordre du ressenti, mais agit en trame de fond constante. Je crois de temps en temps observer un répit. Pourtant son jaillissement soudain me donne une certitude: il me guette sans cesse. Dessiné, je lui donnerais la forme de vaguelettes sinusoïdales, dont les bosses grossieraient au détour d'une conversation, d'un débat en classe, qu'importe. Il tire sa source d'un état, d'un vécu d'une banalité effrayante, le complexe d'infériorité.
Avant l'hypo, jamais telle chose ne s'était produite. Inculte, je me croyais docte. Attiré vaguement par les doctrines orientales, j'imaginais surpasser ce vil Occident, aux moeurs dépravées, aux penseurs ringards -monde déchu qui, selon moi, ne tarderait pas à se convertir, à nier son passé et à rechercher la sagesse ailleurs. Esprit assez sectaire en somme. Cet étau qui me compressait servait de pare-balles efficace, arguments et syllogismes ne m'atteignaient pas. Puisque Moi, j'avais Trouvé.
Je crois avoir suffisament décrit sur Hybloghagne tous les changements induits par une initiation aux humanités, à la culture. Mais justement. L'année dernière fut pour moi découverte, alors que pour beaucoup elle était consolidation. Quel retard! Quand certains commençaient à lire, à ressentir, quand certains nouaient leurs premiers rapports intimes avec les Beaux-Arts, ces rapports qui nous marquent à vie, je passais mes journées sur internet, complètement accro (collège) puis dans ma bulle pseudo-bouddhique (lycée). Quand la plume de certains calligraphiait les premières poésies ou nouvelles balbutiantes, je me contentais de mes inanités sur MSN, qui pourtant formèrent mon premier espace social, rien qu'à moi. Le temps n'est jamais perdu. On a pourtant l'impression de l'avoir laisser filer, et seul le recul nécessaire, impuissant, nous fait regretter ces heures envolées.
Ce décalage, on a beau dire, je le ressens tous les jours. Depuis bientôt deux ans je me consacre presque exclusivement à ces matières, tout en les égayant raisonnablement de films, de sorties et de jazz. Et la plupart de mes camarades me dépassent. Enfin, c'est beaucoup dire. Je le vois, leur socle culturel est riche, de nombreuses lectures y ont déversé un limon fertile. J'adore en parler avec eux. J'en apprends beaucoup. Mais c'est plus fort que moi, je me sens petit. Et je me dis: leurs lectures les ont formés, les ont construits. J'arrive moi si tard. Bien sûr on ne se compare qu'aux meilleurs. Bien sûr je dramatise, contre mon grè, ce complexe. Rien n'y fait, il me taraude. De mon train de banlieue, sur mon fauteuil à ressorts, je vois les TGV qui fusent et me décoiffent un peu au passage.
L'idée de ce billet m'est venu ce matin, en cours de philo. Un camarade prend la parole, et se lance dans une réflexion profonde sur le sentiment de culpabilité lié à autrui. Le prof écarquille les yeux, se gratte la tête, étourdi par ses étincelles. Ce qu'il dit, je le sais, il l'a ressenti. C'est complexe, un peu farfelu mais la sincérité, voire l'érudition est là. Il l'a ressenti car ses lectures précoces l'ont initié, très tôt il a commencé à se poser des questions. Il ira loin. J'écoute son propos. Je ne le saisis pas entièrement. Je ne le ressens pas. Pas entièrement. Ca me désole. Ca me désolera encore. Jusqu'à que mes briques rouges d'efforts, accumulées avec fierté, marquées par l'abattement, commencent à former ne serait-ce qu'un cabanon solide, un intérieur magique, auquel je crois toujours.
Avant l'hypo, jamais telle chose ne s'était produite. Inculte, je me croyais docte. Attiré vaguement par les doctrines orientales, j'imaginais surpasser ce vil Occident, aux moeurs dépravées, aux penseurs ringards -monde déchu qui, selon moi, ne tarderait pas à se convertir, à nier son passé et à rechercher la sagesse ailleurs. Esprit assez sectaire en somme. Cet étau qui me compressait servait de pare-balles efficace, arguments et syllogismes ne m'atteignaient pas. Puisque Moi, j'avais Trouvé.
Je crois avoir suffisament décrit sur Hybloghagne tous les changements induits par une initiation aux humanités, à la culture. Mais justement. L'année dernière fut pour moi découverte, alors que pour beaucoup elle était consolidation. Quel retard! Quand certains commençaient à lire, à ressentir, quand certains nouaient leurs premiers rapports intimes avec les Beaux-Arts, ces rapports qui nous marquent à vie, je passais mes journées sur internet, complètement accro (collège) puis dans ma bulle pseudo-bouddhique (lycée). Quand la plume de certains calligraphiait les premières poésies ou nouvelles balbutiantes, je me contentais de mes inanités sur MSN, qui pourtant formèrent mon premier espace social, rien qu'à moi. Le temps n'est jamais perdu. On a pourtant l'impression de l'avoir laisser filer, et seul le recul nécessaire, impuissant, nous fait regretter ces heures envolées.
Ce décalage, on a beau dire, je le ressens tous les jours. Depuis bientôt deux ans je me consacre presque exclusivement à ces matières, tout en les égayant raisonnablement de films, de sorties et de jazz. Et la plupart de mes camarades me dépassent. Enfin, c'est beaucoup dire. Je le vois, leur socle culturel est riche, de nombreuses lectures y ont déversé un limon fertile. J'adore en parler avec eux. J'en apprends beaucoup. Mais c'est plus fort que moi, je me sens petit. Et je me dis: leurs lectures les ont formés, les ont construits. J'arrive moi si tard. Bien sûr on ne se compare qu'aux meilleurs. Bien sûr je dramatise, contre mon grè, ce complexe. Rien n'y fait, il me taraude. De mon train de banlieue, sur mon fauteuil à ressorts, je vois les TGV qui fusent et me décoiffent un peu au passage.
L'idée de ce billet m'est venu ce matin, en cours de philo. Un camarade prend la parole, et se lance dans une réflexion profonde sur le sentiment de culpabilité lié à autrui. Le prof écarquille les yeux, se gratte la tête, étourdi par ses étincelles. Ce qu'il dit, je le sais, il l'a ressenti. C'est complexe, un peu farfelu mais la sincérité, voire l'érudition est là. Il l'a ressenti car ses lectures précoces l'ont initié, très tôt il a commencé à se poser des questions. Il ira loin. J'écoute son propos. Je ne le saisis pas entièrement. Je ne le ressens pas. Pas entièrement. Ca me désole. Ca me désolera encore. Jusqu'à que mes briques rouges d'efforts, accumulées avec fierté, marquées par l'abattement, commencent à former ne serait-ce qu'un cabanon solide, un intérieur magique, auquel je crois toujours.

