24.3.06

Celui qui se croyait Faust

Je le nommerais volontiers sentiment. Mais ça ne colle pas. Pas tout à fait. Il est de l'ordre du ressenti, mais agit en trame de fond constante. Je crois de temps en temps observer un répit. Pourtant son jaillissement soudain me donne une certitude: il me guette sans cesse. Dessiné, je lui donnerais la forme de vaguelettes sinusoïdales, dont les bosses grossieraient au détour d'une conversation, d'un débat en classe, qu'importe. Il tire sa source d'un état, d'un vécu d'une banalité effrayante, le complexe d'infériorité.

Avant l'hypo, jamais telle chose ne s'était produite. Inculte, je me croyais docte. Attiré vaguement par les doctrines orientales, j'imaginais surpasser ce vil Occident, aux moeurs dépravées, aux penseurs ringards -monde déchu qui, selon moi, ne tarderait pas à se convertir, à nier son passé et à rechercher la sagesse ailleurs. Esprit assez sectaire en somme. Cet étau qui me compressait servait de pare-balles efficace, arguments et syllogismes ne m'atteignaient pas. Puisque Moi, j'avais Trouvé.

Je crois avoir suffisament décrit sur Hybloghagne tous les changements induits par une initiation aux humanités, à la culture. Mais justement. L'année dernière fut pour moi découverte, alors que pour beaucoup elle était consolidation. Quel retard! Quand certains commençaient à lire, à ressentir, quand certains nouaient leurs premiers rapports intimes avec les Beaux-Arts, ces rapports qui nous marquent à vie, je passais mes journées sur internet, complètement accro (collège) puis dans ma bulle pseudo-bouddhique (lycée). Quand la plume de certains calligraphiait les premières poésies ou nouvelles balbutiantes, je me contentais de mes inanités sur MSN, qui pourtant formèrent mon premier espace social, rien qu'à moi. Le temps n'est jamais perdu. On a pourtant l'impression de l'avoir laisser filer, et seul le recul nécessaire, impuissant, nous fait regretter ces heures envolées.

Ce décalage, on a beau dire, je le ressens tous les jours. Depuis bientôt deux ans je me consacre presque exclusivement à ces matières, tout en les égayant raisonnablement de films, de sorties et de jazz. Et la plupart de mes camarades me dépassent. Enfin, c'est beaucoup dire. Je le vois, leur socle culturel est riche, de nombreuses lectures y ont déversé un limon fertile. J'adore en parler avec eux. J'en apprends beaucoup. Mais c'est plus fort que moi, je me sens petit. Et je me dis: leurs lectures les ont formés, les ont construits. J'arrive moi si tard. Bien sûr on ne se compare qu'aux meilleurs. Bien sûr je dramatise, contre mon grè, ce complexe. Rien n'y fait, il me taraude. De mon train de banlieue, sur mon fauteuil à ressorts, je vois les TGV qui fusent et me décoiffent un peu au passage.

L'idée de ce billet m'est venu ce matin, en cours de philo. Un camarade prend la parole, et se lance dans une réflexion profonde sur le sentiment de culpabilité lié à autrui. Le prof écarquille les yeux, se gratte la tête, étourdi par ses étincelles. Ce qu'il dit, je le sais, il l'a ressenti. C'est complexe, un peu farfelu mais la sincérité, voire l'érudition est là. Il l'a ressenti car ses lectures précoces l'ont initié, très tôt il a commencé à se poser des questions. Il ira loin. J'écoute son propos. Je ne le saisis pas entièrement. Je ne le ressens pas. Pas entièrement. Ca me désole. Ca me désolera encore. Jusqu'à que mes briques rouges d'efforts, accumulées avec fierté, marquées par l'abattement, commencent à former ne serait-ce qu'un cabanon solide, un intérieur magique, auquel je crois toujours.



12 Comments:

At 8:31 AM, Anonymous Anonyme said...

T'écris de mieux en mieux en tout cas :) mais t'inquiète, tu/on grandira à ton/notre rythme, l'important c'est le déploiement en lui-même! Bibi

 
At 10:32 PM, Anonymous Anonyme said...

Il n'y a pas que dans les livres ou dans l'érudition que l'on apprend à "ressentir" ^^

 
At 6:39 PM, Blogger Pierre said...

Je ne parlais pas tant de l'érudition que de d'une curiosité humaine et humaniste, ouverture du champ des possibles, qui m'a, je trouve, fait un peu défaut ^^

 
At 9:55 PM, Anonymous Anonyme said...

t'inquiètes, tu n'es pas le seul à ressentir ça. Et puis dis toi que ce "retard" que tu sens est stimulant et excitant plus qu'autre chose; une dernière chose pierrot, pendant ton adolescence tu as été passionné par des choses, des domaines, et selon moi c'est ça qui compte vraiment. de multiples possibles se sont présentés à toi et tu en a choisi un, deux, et ça s'appelle l'engagement, et c'est une force. quoi que tu puisses penser, ces choses participent à ton identité et font que tu n'es pas vide. alors dévore les bouquins!

 
At 9:57 PM, Anonymous Anonyme said...

participe de

 
At 2:00 PM, Anonymous Anonyme said...

Ben alors... ?!
Je crois que tu le disais bien : celui qui a parlé durant ton cours de philo, il a ressenti ce dont il parlait, il ne faisait pas une combinaison de définitions juste pour le plaisir logique de disserter d'un sujet.
...Et toi, qu'as-tu ressenti ? Ton expérience est riche, et tes doutes le sont tout autant, ils sont une force face à celui qui "sait", a lu beaucoup d'auteurs... Permettent un recule. Et aussi, te connaître dans ce que tu as été alors que certains n'ont pas vécu cela, aspirés par le sentiment dès le collège ou le lycée, te rapproche du monde : tu en connais une réalité, un vécu, que certains ne peuvent même entrevoir (je veux dire, ce vide intérieur acculturé et qui pourtant parvient à se trouver de l'activité sans se poser de questions réellement). Là aussi une force...
Mais aussi : lorsque tu sauras, qu'en feras-tu ? après dix années, vingt peut-être, à fouiner dans les coins et recoins de bibliothèques, et à réinventer seul la cosmogonie -Culture-, à recontruire le passé de l'humanité, ô aventure fantastique, qu'en feras-tu ? Tu sauras, oui, certes. Mais encore : tu sauras à quel point tu ne sais et ne peux savoir... Eh quoi, te demanderas-tu alors, dans les poussières troublées de te années passées, comment tu faisais pour vivre et atteindre à cette candeur de l'esprit lorsque tu avais 17 ans ? Te demanderas-tu à quoi t'as servi tout cela, ces années d'étude ? Te demanderas-tu "mais est-ce que je n'avais pas tout déjà" ? N'ai-je pas moi-même été floué par ces savants ? Mon Dieu, ...où suis-je que suis-je que fais-je ?
Tu auras décris un grand et heureux cercle d'existence : je te souhaite toute la joie et le bonheur que tu puisse trouver à cette entreprise Pierrot.
(je suis dans le même problème que toi, tu t'en doute : ce que je te dis je l'ai, là encore, ressenti... C'est là ce qui compte le plus : même ce que je te dis ne compte pas, seul ce que j'en ai ressenti, et qu'il en soit ainsi de toute l'existence... Art et création, voilà de bons remèdes je crois, car ici le ressenti prime avant la vérité, ou pseudo-vérité, des choses)

 
At 7:45 PM, Anonymous Anonyme said...

Juste pour dire à Virgile qu'il vient d'écrire un très beau commentaire.

 
At 12:45 AM, Blogger Pierre said...

Virgile, merci aussi pour ce commentaire plus long que d'habitude! Tu sais, en apprenant, je ne le desseche pas. Je ressens. J'entevois des ouvertures, des clés en plastique, des serrures bloquées. Connaissance intérieure, extérieure, dialectique sulfureuse.

 
At 1:12 AM, Anonymous Anonyme said...

Vive émotion tu ressens.. Voilà qui est fantastique !! Si tu travaillles et pénètres les choses et que tu en jouis, alors tu es sur la bonne voix : tu existes. Tu existes car tu te transforme en permanence, tu brûle de l'art qu'est -vivre-. Nous n'avons pas de plus haute destinée à accomplir que celle-ci, sinon... Un lointain dépassement, mais encore quelque chose de flou. Mais cela brûle, et seul -cela- compte. La connaissance est un accès vers le désir de vivre, d'exister, de s'affirmer dans le monde, qu'on le fasse avec les autres ou seulement pour soi-même... Je ne nie pas cela : je le vis.
Mais moi j'ai peur de cet assèchement, comme je t'en ai sûrement déjà parlé... Et des personnes comme mon ancienne prof de philo me parle de son mari qui passe tout le jour à lire et étudier les romantiques, les cantiques, les mystiques, la bible... Tout un corps de connaissance qui va vers la sagesse, qui lui tend une perche... Mais l'atteint-elle ? Et au-delà de ça, que demande-t-il ? Tout n'est pas à chercher dans l'esprit au stricto sensu : il est aussi corps et émanation d'un corps, qui se trouve partiellement nié dans la seule activité intellectuelle... Pour autant, tailler la pierre ne mène pas à la sagesse, mais on sent chez ces personnes déjà un autre rapport à la chose (je vous renvois à mon dernier post)... Un compromis peut-être y a-t-il à trouver ? Je ne sais, à dire vrai, pas comment concocter le cocktail de l'existence, cette chose qui se meut et travaille en moi entre le désir du vivre l'action et la perfection de la concevoir... C'est cette opposition qui est productive et s'alimente sans cesse sans jamais vouloir se dépasser... Mais quelle "prime psychologique" j'y gagne, finalement, si je ne parviens pas au dépassement par rapport à une vie simple ? Si je me dis après tout, oh et puis je m'en fous de cette société et de ses roblèmes tous liés intrinsèquement à la nature humaine qui se trouve aujourd'hui renversée, à tel point qu'on se demande de quelle profondeur est le gouffre de non-humanité auquel l'humain puisse parvenir... Voilà, et je décide d'être borné (comme mdme R. l'année dernière qui demande à certaines personnes lorsqu'elle s'énerve "Mais à quel âge avez-vous décidé d'être cons ?!!" et qu'ils restaient bouche bée car finalement il y a bien un moment où on le décide... !). Et si... Et si en fait je finis en pseudo-spectateur de l'histoire enfermé dans la conception que j'en ai sans pouvoir me donner à ce monde et à sa construction, qu'ai-je réellement fais et vécu ? De la "prime psychologique" ?! C'est vil et bas de l'avoir soutiré de cette sorte en observant le mouvement historique dans mes relations et mes livres, vil et bas !! Q'uimporte... Je m'emporte.
C'est le problème de cette perspective qui me remet en cause, jeune exalté de la connaissance qui plait son esprit à la poésie. Poésie de l'existence, du vivre la connaissance. Et je te vois comme moi. Je te dis donc ce qui m'en angoisse.
Bises Pierrot.

 
At 1:25 AM, Anonymous Anonyme said...

C'est très important ça, être spectateur de l'histoire, enfermé dans la tour d'ivoire de la connaissance... Je veux dire que c'est hallucinament une fuite, et c'est cela qui me fait peur aussi... Mais j'aime le monde, arriverai-je alors à me surmonter ?

 
At 1:47 PM, Blogger Pierre said...

C'est vrai. Avec tout ça, j'agis de moins en moins dans la praxis. Qu'importe. Le contingent me terrifie. Agir dans un instant qui s'effritera, qui s'effacera dans la logique de l'absurde, gommé de la mémoire collective et déformé par la mienne. Furieuse impression de s'éteindre dans le simple. Donc pour l'instant je m'encoquille, et par là je vis, non sans conflits. La dialectique theoria/praxis viendra bien renverser tout cela un jour ou l'autre.

 
At 12:24 AM, Anonymous Anonyme said...

Merci messieurs.

 

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