15.1.06

Lecture, apprentissage & compréhension

Je vous retranscris un message d'un internaute, qui a répondu à une question que je posais sur le forum de Cafe Eveil: comment optimiser les lectures, et graver les informations dans notre mémoire. Voilà la réponse, qui peut interesser tout le monde.
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"Il y a deux choses qui m'ont particulièrement aidées à capitaliser une "base de données" personnelle au gré de mes lectures :
1°) Il n'y a pas de mémoire sans structure logique
2°) La compréhension est un phénomène émotionnel.

Le lien entre mémoire et structure est connu depuis longtemps. C'est même l'un des trucs de base de beaucoup de procédés memnotechniques. Lors de nos études, qu'elles soient scolaires ou autres, nous élaborons des "objets informationnels" plus ou moins complexes, plus ou moins riches (généralement un par matière), que nous appelons notre connaissance (et que des professeurs viennent de temps en temps évaluer). Chaque nouvelle information peut et même doit s'intégrer à ces objets informationnels. Plus nous apprenons les choses "par coeur", en nous forçant, plus l'objet informationnel qui croît dans notre mémoire est complexe, lourd à manipuler, plus il est difficile d'y intégrer de nouvelles informations. En procédant ainsi, la seule structure que l'on donne à notre objet informationnel est la somme de toutes les petits trucs que l'on a appliqué pour apprendre par coeur. On peut apprendre de manière plus intelligente en structurant ses connaissances. Par exemple, l'histoire de l'art des derniers siècles se retient bien sur une structure linéaire chronologique, où l'on pose les débats artistiques du moment. Les oeuvres deviennent alors la manière dont les artistes ont pris position sur ces débats ; bien plus qu'un nom, une date et une photo, l'oeuvre d'art devient l'élément d'un ensemble, et ainsi on peut retenir beaucoup plus de choses à son sujet.

Comprendre n'est pas mémoriser. La mémorisation, c'est l'acte d'intégrer un nouvel élément à une structure familière, structure qui permettra par la suite de retrouver l'information. Comprendre c'est carrément bouleverser la structure, généralement dans le sens d'une structure plus simple. Ce peut être aussi fusionner deux objets informationnels distincts en un troisième qui les intégre, les enrichit et en même temps est plus simplement structuré que les deux objets disjoints. L'émotion éprouvée par la compréhension est proportionnelle au bouleversement des structures qui sous tendent notre mémoire. Archimède, lorsqu'il poussa son Eurêka, avait unifié un certain nombre d'informations isolées et faiblement structurées sur l'eau, sa résistance, la force, le volume des corps, la masse, ... en un tout cohérent fortement structuré qu'on appele le théorème d'Archimède. De même on peut "se comprendre", c'est à dire découvrir des choses sur soi-même qui nous permettent d'intégrer un grand nombre de souvenirs malheureux ou considérés comme sans signification, en une image globale de soi-même cohérente et pleine de sens. Il n'y a pas de limites à la compréhension. Dans notre état ordinaire, nous trimballons dans notre esprit un grand nombre d'objets informationnels plus ou moins fortement couplés les uns avec les autres, parmi lesquels surnagent quelques petits faits et questions isolés qui ne daignent s'intégrer à rien et complexifient d'autant la structure de l'ensemble, le tout formant ce qu'on pourrait appeler notre représentation du monde. Par des prises de conscience successives, je pense que l'on peut fusionner la totalité des ces objets informationnels pour tendre vers un objet unique, infiniment riche et d'une grande simplicité dans sa structure. C'est en ce sens que j'ai écrit que l'on pouvait comprendre Dieu, et pas seulement le sentir, et que l'on pouvait vivre au paradis avec sa tête et pas seulement avec son coeur.

En revanche, de même que l'on ne peut se forcer à aimer, on ne peut se forcer à comprendre. On peut tout au plus, si l'on veut vraiment faire quelque chose, admettre que l'on a pas compris, accepter qu'une information isolée ne s'intégre pas aussi bien qu'on le souhaiterait à l'ensemble. Gurdjieff parle de la compréhension comme d'une relation entre le savoir et l'être. Si l'être croît, à connaissance égale, on dispose d'une meilleure compréhension de ce que l'on sait. Il n'y a donc pas à se soucier de faire quelque chose pour mieux comprendre. On comprend du premier coup ou pas, parce que ce n'est pas le moment, parce que d'une certaine manière, on est pas prêt. Ce qui compte, c'est d'identifier clairement ce phénomène émouvant de compréhension pour s'y arrêter un peu lorsqu'il se produit et voir ce qu'il bouleverse en nous (mais ce n'est pas si important car cela n'accroît en rien la compréhension qui s'est déjà produite), et ainsi ne plus perdre son temps à lire des choses que l'on trouve ardues et à s'en désoler. On peut par contre les relire plus tard et mesurer le chemin parcouru.

Mes propos rejoignent ceux de Joachim [c'était le message précédent] : c'est effectivement l'enthousiasme et le plaisir qui sont les meilleurs guides car c'est lorsqu'on les éprouves que l'on comprend vraiment quelque chose, et j'espère donc que tu auras éprouvé du plaisir à me lire ..."